"Le réfrigérateur dans le cinéma américain,

cet étrange objet devenu regard" (2016)

Presentation video of the thesis by Alexandra Karamisaris

INTRODUCTION

Si planquer une caméra au fond d’un frigo, tiroir, d’une poubelle ou d’un four semble être, en 2016, un acquis pour tous, réalisateurs comme spectateurs, cela l’est moins quand on y réfléchit à deux fois. Concrètement, désosser la plaque arrière d’un frigo pour y placer une caméra est une entreprise techniquement complexe, bien que susceptible de sembler somme toute banale aux yeux des spectateurs. Et cette démarche est d'autant plus laborieuse, si l'on considère que le démontage d'un réfrigérateur au cinéma est destiné à réaliser une séquence d’à peine trente secondes. Alors pourquoi déployer autant de technicité pour la réalisation d'un plan si bref ? Et pourquoi le choix d'une place aussi alambiquée pour la caméra ?

Sachant que le médium du cinéma est un moyen sensible pour représenter le monde, proposer une vision, en quoi la vue subjective d’un réfrigérateur apporterait-elle plus à la compréhension de ce monde et à sa manière de le représenter ? Qu’évoque cet axe de la caméra, et à quoi, ou plutôt à qui, appartient ce regard ? Quelle intention de mise en scène le point de vue de l'objet suppose-t-il ? Pourquoi attribuer une subjectivité à cet objet précisément, de surcroît si elle ne s'inscrit pas dans une ambition de personnification de l'objet ? Et pourquoi la volonté de se déplacer dans l'intérieur d'un réfrigérateur, plutôt que derrière l'écran d'un poste de télévision ou depuis la plaque de cuisson d'un barbecue ?

 

Des contre-exemples font école. Dans cette logique de déplacement de point de vue, des places de plus en plus inattendues semblent être attribuées par les caméras de nos jours. Quentin Tarantino, par exemple, se distingue par des séquences filmées en contre-plongée, depuis des intérieurs de capots ou de coffres de voiture, que l'on retrouve dans sept de ses films (Reservoir Dogs, Pulp Fiction, Jackie Brown, etc). Mais l'exemple qui fait date dans l'utilisation d'un point de vue d'objet est sans aucun doute le générique de début de Lord of War de Andrew Niccol (2005) qui propose au spectateur, durant le temps de la chanson For What It’s Worth de Buffalo Springfield, le destin tragique d'une balle de pistolet. La chanson accompagne ainsi, tout en ironie,  le trajet de la balle depuis sa construction en usine jusqu'à son éjection depuis l'intérieur du chargeur à pistolet pour finir dans la tête innocente d'un enfant. Le suivi de la vue subjective de cet objet engendre un parcours sensoriel du spectateur sans précédent.

Mais revenons à l'objet de notre sujet. Filmé sous toutes ses coutures, le réfrigérateur dans le cinéma américain semble vibrer à l'unisson avec les transformations socio-culturelles des Américains. Comme si la représentation filmique du réfrigérateur évoluait au même rythme de la société de consommation ultra-libérale des États-Unis, devant plus précise, plus marketable, plus proche, plus intrusive. Fixant dans sa glace l'émotion d'un malaise commun, refermant, dans son hygiénique et aseptisée enveloppe blanche, les conflits les plus sordides de l’individu, perdu dans la collectivité et dans les méandres des valeurs du American Way of Life. De plus, sa seule présence dans une cuisine évoque tout un pan de la socio-culturalité de ses habitants-personnages, et selon ses utilisations, peut rendre compte des nombreux malaises sociétaux de la civilisation moderne : solitude, mal bouffe, alcoolisme, tueurs en série... L'intégration cinématographique du réfrigérateur fonctionne, en fait, comme indicateur des modifications de comportements, le thermomètre d'une époque.

L'émergence d'une subjectivité, orchestrée par la vue intérieure réfrigérateur, inscrit le réfrigérateur dans une phénoménologie singulière, lui conférant une place de choix dans l'iconographie du cinéma mondial en 1973. L'évolution esthétique du réfrigérateur filmé en vue intérieure se révèle être un prototype à part dans l'histoire du cinéma contemporain.

Le réfrigérateur, dans le cinéma américain (cf. filmographie), par l'ensemble de ses caractéristiques matérielles, et par la fréquence exponentielle de sa récurrence, est devenu un objet phare, puissamment cinématographique. Nous le verrons, le réfrigérateur inspire énormément les réalisateurs américains. Est-ce dû à la configuration de l'objet lui-même ? En effet, cet appareil qui est avant tout une simple boîte, proposant un dedans et un dehors, un contenant et un contenu, a le pouvoir d'activer l'imagination et de suggérer maintes situations variables à d'infinis fantasmes et idées de séquences et de mise en scène. Bref, cet objet éminemment totémique semble être un puissant receptacle, un support multi-fonction, une sorte de mine d'or pour la mise en scène cinématographique. En un seul et même plan, il peut servir de décor, de lumière, de son, de profondeur de champ, d'enchaînements de montage par le fondu au noir qu'opère la fermeture du réfrigérateur, mais aussi de raccourcis de caractérisation pour les personnages.

Dans la perspective analytique de cet objet profondément cinématographique, un constat est apparu d'emblée. La mise en scène du réfrigérateur, tous genres confondus, ne connaît pas de demi-mesure. Comme si la représentation cinématographique du réfrigérateur, bien que furtivement passagère dans le déroulé de la fiction, devait se démarquer et être détournée de son usage élémentaire. Comme s'il était impossible de pouvoir représenter cet objet du quotidien de manière banale, sans équivoque. Par exemple, dans Breakfast at Tiffany's de Blake Edwards (1961), l’héroïne sort de son réfrigérateur une paire de chaussons de danse avant d'attraper une brique de lait. L'action revêt un aspect anecdotique, mais l’effet de mise en scène est surprenant et accroche l’œil par son étrangeté. Mais pourquoi donc ranger des ballerines dans un réfrigérateur ? Pourquoi faire sortir du réfrigérateur des objets aussi bizarres et inattendus ? Le réfrigérateur, véritable coffre-fort à fantasmes et à projections, se démarque des autres objets du quotidien, proposant des configurations d'écritures, filmiques, métaphoriques, sans limite.

Bien que le réfrigérateur s'implante massivement dans les foyers américains pour atteindre quasiment les 100% de taux d'équipement dès les années cinquante, l'objet n'investit les écrans de cinéma pour de bon qu'à partir des années soixante, pour devenir omniprésent aujourd’hui. Il faudra ainsi presque une dizaine, voire une quinzaine d'années, pour que cette armoire frigorifique s’installe véritablement dans le paysage cinématographique. L'évolution du mode de représentation dans l'histoire du cinéma américain est remarquable, et son usage esthétique se décline presque par décennie, notamment par quelques grandes figures du cinéma. Dans le premier chapitre, nous verrons l’évolution de l’objet-réfrigérateur, de manière chronologique jusque dans les années soixante, puis avec le genre de l’horreur nous ferons des allers-retours entre 1973 et 2016. La partie chronique s’attachera à montrer l'évolution des moeurs au travers de la représentation filmique du réfrigérateur.

Le contenu du réfrigérateur au cinéma génère autre chose que sa trivialité alimentaire. Très paradoxalement, les névroses liées au réfrigérateur sont très peu mises en scène : les troubles alimentaires tels que la boulimie ou l'anorexie sont à peine traités. Le contenu du réfrigérateur ne s'attarde d'ailleurs pas à montrer la conservation de simples produits frais, mais plutôt à mettre en valeur des produits de consommation, très ciblés, et tout particulièrement la célèbre canette de Coca Cola. Ainsi, au regard de l'évolution historique de ses différents modes de représentation dans les films américains, nous verrons comment le réfrigérateur dépasse sa fonction de stockage alimentaire pour devenir une nouvelle forme cinématographique. S'éloignant ainsi du meuble garde-manger, ou du « placard rassembleur » des familles, cette boîte entrepose plus de cadavres, d'angoisses, d'alcool et de packs de Coca Cola, que de tartes aux pommes confectionnées par la ménagère de moins de cinquante ans du American Way of Life. Dans la seconde partie de ce premier chapitre, nous tenterons de comprendre, par l’analyse de films d’horreur et à l’éclairage des mythes de la boîte de Pandore et du placard de Barbe Bleue, en quoi l’objet frigorifique est indissociable d’une représentation de l’horreur.

Dans le second chapitre abordera la spécificité de l’occurence de l’objet, chez trois réalisateurs qui ont poursuivi et entretenu un rapport particulier avec cet objet dans leur filmographie. Effectivement, Steven Spielberg, Robert Zemeckis, et David Fincher, lui offrent, tous, une place privilégiée dans leurs filmographies respectives. 

Dans le troisième chapitre nous verrons comment la vue intérieure réfrigérateur évolue dans jusqu’à sa banalisation et sa standardisation, ainsi que l’influence sur les autres médias tels que le monde audiovisuel, numérique et publicitaire. L'omniprésence du réfrigérateur dans le cinéma pourrait ne pas être le fruit d’un hasard ou de coïncidences. L'hypothèse de cette analyse esthétique du réfrigérateur est que derrière cet objet, des enjeux constitutifs de la culture, de la politique, de l'économie des États-Unis seraient en cause. D'une part, notons que c'est un objet typiquement américain. Soulignons également qu'il a été breveté par Jacob Perkins en 1834, au début de l'ère industrielle, c'est-à-dire à peu près à la même époque que l'invention du cinématographe. Le réfrigérateur américain sera filmé, au fil du temps, de manière de plus en plus rapprochée.  

Puis, en constatant la part historique de la post-modernité au cinéma, nous verrons comment le spectateur est au cœur d’une nouvelle esthétique. En effet, la vue subjective intérieure réfrigérateur aurait créé ses propres spécificités, codes et règles dont les influences se manifesteraient dans le reste du monde, par toutes sortes de modes de représentation. On retrouve son empreinte dans des films d'animation et de manga japonais, des séries TV européennes (Caméra café, Hannibal), jusqu'au récent phénomène de mode, visible sur YouTube, répertoriant des selfie-vidéos filmées depuis l’intérieur d'un réfrigérateur. On peut désormais affirmer que cet usage est devenu comme nous le verrons un « gimmick », un effet visuel récurrent, qui avec l’avénement d’internet, a échappé au seul genre du cinéma pour devenir omniprésent dans notre quotidien.

En cela, nous présenterons plus précisément le compromis de la chute du quatrième mur cinématographique au moyen de la vue intérieure réfrigérateur. Nous verrons que la conséquence de ce compromis se déploie en deux tendances esthétiques : narcissique et voyeuriste. Au travers d'un mode opératoire exhibitionnisme du médium cinéma et d'une immersion du spectateur que nous expliquerons la complicité paradoxale que la vue intérieure réfrigérateur engendre. Coincé entre le motif de la solitude et la complicité de cette solitude avec le spectateur.

La vue intérieure réfrigérateur présuppose une neutralité de point de vue parce que le réfrigérateur est un objet. En effet, ce n’est supposément pas un homme qui regarde mais un référent de la consommation. Par le statut d’objet-témoin qu’il procure au spectateur, il agit en maître-étalon, c’est-à-dire qu’il est la loupe par laquelle le spectateur peut se reconnaitre par la relation intime et familière qu’il entretient avec l’objet. Autrement-dit, le spectateur entre dans la narration par la focale de l’objet qui est un point de départ neutre, trouant l’écran par la vue intime de l'objet qui nous scrute. Dans cette configuration, le cinéaste pose son regard, sa subjectivité, son point de vue ? Dans cette partie, nous verrons que l’expérience de l’altérité s’effectue en deux mouvements pulsionnels, le rapport voyeur et narcissique, le cadre dans le cadre que présuppose la vue intérieure réfrigérateur questionne la place du réalisateur autant que celle du spectateur.

La crise de point de vue cinématographique que suscite cette vue intérieure réfrigérateur et la part de désacralisation de l’image qu'elle remet en question est vraiment intéressante parce qu'elle a la singularité de conférer à l'objet un rôle qui n'est pas pour autant une simple personnification. Cette particularité de placer la caméra au fond d’un frigo, ainsi en contre-champ, propose un angle nouveau, un point de vue cinématographique où l’objet devient un autre regard.